Bertrand Mandico : de la coloscopie aux fruits défendus

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Cinéaste de l'étrange et de l'érotomanie, tanguant du sublime à l'hideux, Bertrand Mandico bricole avec classe depuis des années des courts métrages fascinants de forme et déroutants de fond. Entretien / Carte blanche avec le réalisateur pour CIEL où il nous dévoile ses inspirations et évoque son travail "en miroir" avec le court métrage Prehistoric Cabaret.

Alors que son premier long-métrage Les Garçons sauvages s'apprête à sortir en salles, nous avons tenu à offrir à Bertrand Mandico une carte blanche ; l'occasion pour lui de se tendre un miroir au travers de l'espace et du temps en convoquant Ursula, de Loyd Michael Williams, court métrage expérimental des années soixante. 

Prehistoric Cabaret, tourné en Islande par Mandico avec sa comédienne fétiche Elina Löwensohn en 2011, en est-il l'écho lointain, au moins dans ses procédés de fabrication?

Voici ce que Bertrand Mandico nous en dit : « Lloyd Michael Williams est un cinéaste New-Yorkais, qui réalisa plusieurs courts expérimentaux dont Ursula son film le plus connu. Il y met en scène une petite fille aux prises avec une mère cruelle… C’est un film à la croisée des genres, à la fois expérimental par ces procédés de filmages, horrifique par son ambiance et intimiste pour son sujet. Ursula appartient à la catégorie du cinéma Southern Gothic américain ; on peut le rattacher à un grand nombre de films ayant pour cadre la Louisiane, ses vastes demeures fantomatiques, avec un enfant malmené pour protagoniste (des films tels que The Others de Mulligan,  Les Proies de Don Siegel ou La Nuit du chasseur de Charles Laughton). Nous sommes donc, du point de vue d’une petite fille qui évolue dans un environnement onirique et oppressant, un monde totalement clos. Le jeu des éclairages monochromes, renvoie au cinéma expressionniste pop de l’Italien Mario Bava Kill Baby Kill ; la bande son plus expérimentale évoque les séquences d’angoisse que Brian de Palma déploiera dans Carrie. Je vois ce film comme un chaînon manquant ou une charnière entre un cinéma expérimental de la fin des années 50 et le cinéma d’exploitation de la fin des années 60. Ursula est un diamant brut qui brille dans la nuit américaine... Et j’imagine, que ce film court, a pu hanter le jeune David Lynch étudiant en cinéma expérimental dans les années 60. On peut d’ailleurs retrouver des traces d’Ursula dans un de ses premiers films The Grand Mother. Je l’ai pour ma part découvert tardivement ; le film m’a immédiatement impressionné, il fait partie de ces œuvres dont on rêve l’existence.

Ursula, un court métrage de Lloyd Michael Williams (1961)

Prehistoric Cabaret et Ursula ont été tournés tous deux en 16mm, avec une caméra Bolex. Tout comme Lloyd Michael Williams, j’ai utilisé des systèmes de colorisations radicaux, fabriqués à la prise de vue. J’ai aussi travaillé sur des surimpressions, avec un dispositif de production minimal et toute la bande son a été créée en postproduction. La comparaison s’arrête là, car même s’il est question de fantasmagorie dans les deux films courts, les sujets sont très éloignés. Prehistoric Cabaret a été filmé en Islande, dans le cadre de la collection « 21 films ». Collection que nous avons mise en place avec Elina Löwensohn (1 film court par an durant 21 ans, en travaillant sur le rapport du désir : Cinéaste - Actrice). Nous l’avons tourné en 2 jours, dans le studio de répétition d’un théâtre islandais (une boîte noire). Pendant que nous tournions se déroulaient des banquets de communions tout autour de nous, les autres salles avaient été louées pour l’occasion. Le contraste entre notre studio enfumé, sulfureux et l’environnement familial du banquet était assez saisissant. Ce film a été réalisé selon les principes de "L’international incohérence" - principes cinématographiques que nous avons créés avec Katrin Olafsdottir en 2012. 

Prehistoric Cabaret est une relecture du voyage au centre de la terre (un voyage au centre de l’actrice)… Nous avons tourné à Arnastrapi, l’endroit même où Jules Vernes a imaginé le début de son voyage organique. Le film a reçu le prix du meilleur court métrage au festival du film de San Francisco, festival où Loyd Michael Williams présenta ses derniers films ». Bertrand Mandico

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