Nocturnes : une fièvre de cheval

S'il est un film qui explore l'idée du territoire et de ceux qui le parcourent au cinéma, c'est bien Nocturnes de Matthieu Bareyre: accrochez-vous, ça cravache à l'hippodrome de Vincennes.

Le film s'ouvre sur un très lent panoramique vertical, interrogeant tout d’abord les cieux nocturnes puis des arbres sombres avant de s’installer sur la route le long de l'hippodrome de Vincennes. Surgit alors un deux roues qui déchire littéralement la nuit électrique de ses phares et fait rentrer le film dans le monde sonore. Nocturnes est un film de failles, de déchirement abruptes, très graphique, jouant sur un montage sonore très cut, et ce plan d’ouverture donne le ton. Matthieu Bareyre va circonscrire son territoire filmique en multipliant les points de vue : piste de course, écrans  de pixels, de jockeys et de chevaux, cameras glissant silencieusement sur des câbles…

Vincennes la nuit c’est du grand spectacle sans spectateur, une énorme machine à fabriquer des images pour le monde extérieur. Ce que le réalisateur saisit avec une acuité confondante, c’est la beauté sidérante de ce grand vide. Vide, mais pas complètement puisque les jeunes parieurs Medhi, Jimmy, Safir et Kader s’approprient le lieu, le faisant résonner de leur cris véhéments à chaque course, tandis que Matthieu Bareyre resserre son film autour d’eux, s’autorisant de longs plans fixes, se faisant même oublier d’eux. Le champ de course, les voitures avec caméras embarquées qui tournent sans fin, la musique d’ambiance sordide, les hurlements et la gestuelle des jeunes hommes qui semblent reproduire à chaque départ de course les mouvements des corps, les coups de cravache des jockeys, leur novlang sous la lumière blafarde de la salle de pari, le film cartographie, épingle à la manière d’un entomologiste le territoire de l’hippodrome de Vincennes.

Spectacles dans le spectacle, images dans l’image, Nocturnes ne se place pas vraiment à distance, mais ne juge pas non plus, donnant à voir au travers de ces incantations rituelles un matériau brut, de l’humain tel quel, laissant au spectateur le choix du malaise, de l’incompréhension ou de la beauté pure de la nuit cinégénique.