"Nous ne serons plus jamais seuls" : la tectonique des corps

En dix minutes bien tendues de cinéma à fleur de peau, Yann Gonzalez filme une fête la nuit avec ces corps d’adolescents s'étreignant, se bousculant, s'embrassant, comme si la fin du monde déboulait au bout de la nuit. En parallèle à la carte blanche du cinéaste pour CIEL#9 spécial drague, détour avec son court métrage Nous ne serons plus jamais seuls.

La transe saisit les filles et les garçons, fièvre collective au son d'une BO post Joy Division. Un noir et blanc granuleux et hyper contrasté vient caresser la peau, les visages, les larmes et les rires. Au petit matin un enchevêtrement de corps, qui semble dire la mort, ou plutôt la fin abrupte de la fête. Seule une fille titube encore, une bouteille à la main. L’inscription “Ne jamais crever” sur le mur du fond apparait comme un rappel à l’ordre, une menace qui plane. Un cri muet tire le groupe de sa torpeur pour aller contempler dans une deuxième transe le lever du soleil. Il est encore possible de vivre.

Yann Gonzalez nous parle de son film :
"J’ai imaginé Nous ne serons plus jamais seuls en partant de l’idée de matière, à la fois celle du Super 8 N/B (le film fait partie d’une collection de courts métrages tournés dans ce format) et celle du morceau du groupe Belong, Come see, qui couvre les deux premiers tiers du métrage. Un morceau « shoegaze » saturé de couches de son qui forment un long ruban terreux, intense et pourtant follement mélodique. Cette matière brute, organique, de la musique et de l’image était pour moi une manière d’évoquer les sentiments adolescents dans tout ce qu’ils ont de plus absolu, de plus entier. L’amour, le désir, la peur et la joie saisis comme s’ils venaient tout juste d’être découverts par les personnages de mon film. Des affects primitifs.

Nous avons tourné sans son, dans l’esprit là encore du cinéma des origines : qu’une certaine esthétique expérimentale des années 20 (dont nous avons repris quelques techniques comme la surimpression ou le flicker –montage parallèle ultra fragmenté de deux motifs) hante ces visages juvéniles de 2012. J’aime cette friction entre deux espaces temps, que les souvenirs cinéphiles venus des limbes de la mémoire entre en collision avec des images et des corps d’aujourd’hui.

C’était la première fois que je travaillais sans découpage préétabli avec une caméra essentiellement à l’épaule tenue par mon chef-opérateur Thomas Favel. Nous faisions danser nos adolescents quasiment en continu par petits groupes compacts et Thomas allait chercher les gestes, les émotions, les sourires en se frayant un chemin à travers les acteurs. Confiance absolue, presque télépathique entre lui et moi, puisqu’il était impossible de relier un combo à notre caméra Super 8.

C’est aussi le premier film où j’ai eu le sentiment de diriger précisément mes acteurs, de chercher avec eux l’expression la plus intime de leurs sentiments. Nous avons organisé un grand casting dans la ville de Nantes où nous avons tourné et j’ai tenté de constituer un groupe très lié : plus qu’une somme d’individus singuliers, une troupe d’amis fictionnelle alors que la plupart d’entre eux ne se connaissaient pas avant les premières répétitions. Je suis très fier d’eux, de ce qu’ils m’ont donné, de ce que nous avons vécu. Ca reste une de mes expériences de tournage les plus émouvantes."