Pascale Marin, partenaire particulière

Rencontre avec la chef-opératrice Pascale Marin autour de trois courts métrages : Pépins noirs de Nicolas Birkenstock, Les Enfants de la nuit de Caroline Deruas et De bonnes sensations de Benoît Rambourg.

Pascale, pouvez-vous nous présenter un peu votre parcours ?
J'ai eu envie de travailler dans le cinéma très tôt (vers 12 ans) et j'ai vite compris que c'était le travail de l'image qui m'intéressait, cette charnière entre technique et artistique. J'ai été admise à l'ENS Louis Lumière et j'ai commencé à éclairer des courts métrages dès cette époque, dans le cadre du cursus, mais aussi en dehors. À ma sortie de l'école j'ai continué à faire l'image de nombreux courts métrages et j'ai en parallèle intégré des équipes de longs métrages comme 2nde puis 1ère assistante caméra, sur des films très variés en terme de sujets et de budgets (films d'époque, d'horreur, d'action...). Puis j'ai cessé d'être assistante caméra pour n'être plus que directrice de la photo, et j'ai eu le plaisir d'accompagner sur leur 1er long métrage des réalisateurs avec qui j'avais travaillé en court métrage et d'autres avec qui c'était une 1ère collaboration.

Comment aimez-vous travailler avec la réalisation ?
J'aime arriver sur un projet le plus tôt possible. Car bien avant de parler d'image les différentes versions d'un scénario au cours d'un processus d'écriture m'en disent beaucoup sur les envies du réalisateur. Quelles sont les scènes qui évoluent ? Comment évoluent-elles ? Quelles sont les scènes qui ne changent pas ?
Et puis avoir du temps où l'on se parle des films qu'on aime (ou pas) et pourquoi, de couleurs, d'émotions... Même si par la suite les contraintes du financement, les imprévus du tournage nous emmènent ailleurs, il reste toujours quelque chose de ce qu'on a partagé lors de ces échanges préalables. J'essaie d'être très à l'écoute et de garder le cap qu'on s'est donné contre vents et marées.

PEPINS NOIRS de Nicolas Birkenstock  (France / 2004 / 30' / Bianca films)
Pascale Marin, à propos de Pépins Noirs (Super 16 avec un traitement sans blanchiment sur le positif. Finition argentique) : "Je me souviens que Nicolas avait évoqué Sur mes Lèvres de Jacques Audiard. Il ne voulait pas de couleurs trop vives, un film hivernal, qui racontait aussi la grande solitude du personnage. Or le traitement sans blanchiment consiste à laisser les grains d'argent se superposer à l'image en couleurs, les couleurs sont donc moins pures, et les noirs très profonds. Comme je ne voulais pas d'un contraste trop dur, j'ai utilisé des objectifs Cooke S3, réputés pour leur douceur." 

Et comment se passe votre relation avec les comédiens ?
Quand on cadre, on est dans une grande proximité avec les comédiens. Une vraie confiance doit s'instaurer. Parce que la hauteur de la caméra et la position d'un projecteur c'est évidemment de la technique mais c'est aussi la clé de la photogénie, ils le savent. Je leur consacre mon regard qui soutient et complète celui de la mise en scène.

Comment appréhendez vous le cadre d'un film ?
La lumière c'est quelque chose de mental, sur lequel il est assez difficile de mettre des mots et donc souvent compliqué à partager. C'est généralement autour du cadre que se fait l'échange avec la mise en scène. Le cadre c'est physique, que la caméra soit portée ou non, c'est ce qui fait qu'on est aussi acteur du plan, porté par la même énergie que les comédiens justement. Faire les deux m'a toujours semblé complémentaire. Dans ma façon de travailler, le cadre et la lumière sont souvent indissociables, c'est la position de la caméra par rapport à une lumière qui compose une atmosphère.

Votre travail sur le court métrage Les Enfants de la nuit est très impressionnant et sert à merveille le film. 
Selon vous, auriez-vous pu faire la même chose en étant en numérique ? 
Merci pour le compliment, il me va droit au cœur. Pour ce qui est de la question numérique vs argentique, je ne me pose pas la question en ces termes. Il n'est pas question de « faire la même chose », il est question de faire l'image de CE film LÀ. C'est-à-dire un choix artistique ancré dans une réalité économique et technique. Pour Les Enfants de la nuit, il n'a jamais été question d'un autre support que du 35 mm noir et blanc. Le sujet appelait la stylisation du monochrome et il y avait une volonté de coller à l'époque (1944) qui entrait en adéquation avec les nombreuses images d'archive qui nous avaient inspirées, nous avons même utilisé pour certains plans une caméra des années 40. Il s'agit également d'un film en finition argentique, pas d'étalonnage numérique et pas de DCP à l'époque, seulement des copies films. Mais il est important de préciser que Les Enfants de la nuit est un court métrage très bien financé et tourné en 2010. C'est-à-dire avant l'équipement des salles en numérique et donc juste avant l'inversion radicale entre la proportion de film tournés en numérique et en argentique qui n'a fait que s'accentuer depuis. Mais par exemple tourner pendant 30 minutes d'affilée caméra orientée vers le ciel pendant un orage pour avoir la chance de capter un éclair c'est quelque chose que l'argentique ne permettait pas. Ce qui serait dommage ce serait d'être privés du choix.

LES ENFANTS DE LA NUIT de Caroline Deruas Garrel (France / 2011 / 26' / Les Films au long cours)
Pascale Marin, à propos du film (35 mm - noir et blanc avec certaines séquences surdéveloppées. Finition argentique) : "Jules et Jim et L'Enfant Sauvage de François Truffaut pour la liberté et les fermetures à l'iris. Avant le tournage j'avais parlé avec Raoul Coutard dont j'ai été la 2nde assistante pour qu'il m'explique quel pouvait être le matériel des cameramen de guerre en 1944. C'est finalement une copie russe de la camera américaine Bell & Howell que l'on aperçoit dans le film, elle nous a permis pour certains plans d'être vraiment parmi les figurants." 

Quelles sont vos sources d'inspirations dans votre travail ?
Sans Soleil, Mononoke Hime, Cria Cuervos, Annie Hall, Chungking Express, Children of Men et tant d'autres..., beaucoup de films m'ont marquée, m'ont amenée vers ce métier et d'autres continuent à me fasciner, à me surprendre. J'ai aussi une profonde admiration pour le travail de Roger Deakins directeur de la photographie notamment de Shawshank Redemption, Fargo, Revolutionary Road, The Assassination of Jesse James... Le but serait d'atteindre un jour ce niveau de maîtrise, cette justesse et aussi cette simplicité.

Concernant les autres arts, il me semble que je les appréhende très souvent par le prisme du cinéma. En photo par exemple, j'aime beaucoup ce que fait Gregory Crewdson, presque un film en une image. Et l'installation The Weather Project d'Olafur Eliasson m'avait saisie, je l'avais ressentie comme un film post apocalyptique.

Quelle est votre actualité ? Quels sont vos projets ?
Des longs métrages : La Pièce Manquante de Nicolas Birkenstock sorti en 2014, Les Révoltés de Simon Leclère sorti en 2015, L'Indomptée de Caroline Deruas tourné cet été à Rome qui devrait sortir l'an prochain. Des courts métrages aussi : La Mère à Boire de Laurence Côte avec Emmanuelle Devos et à venir un film tourné sur l'île de la Réunion librement adapté d'une nouvelle de Stephen King. Et puis plein d'autres j'espère.

DE BONNES SENSATIONS de Benoît Rambourg (France / 2014 / 21' / Les 3 lignes)
Pascale Marin, à propos de De Bonnes sensations (Numérique. Alexa. Finition numérique) : "Le corps insensible et le corps sensible. Benoît avait évoqué Incassable de M. Night Shyamalan pour le mythe du super héros. Nous avions la possibilité de repeindre un mur de l'appartement, nous avons choisi ce bleu assez sombre car nous savions que la couleur de la peau des personnages ressortirait bien sur cette teinte. Pour l'avant-dernière scène qui devait être sensuelle et tactile, Benoît avait imaginé des surimpressions et des split screens qui au montage se sont avérés inutiles, la justesse des comédiens et la délicatesse de la situation se passaient très bien d'artifices." 

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